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Comment répartir le revenu ?


La répartition du revenu est au fondement des idéologies politiques, c’est le principal point de divergence entre la gauche et la droite. La première question qui fait polémique à ce sujet et qui constitue la ligne de démarcation politique principale porte sur la légitimité de l‘Etat ou de marché à en déterminer le montant. L’argument qui fait pencher pour le marché est celui de la liberté individuel. Chaque individu est libre de travailler ou de ne pas travailler et d’avoir le « libre choix de son travail » (selon l’expression de l’article 23 de la DUDH). De ce point de vue, chaque individu a le droit de décider, dans des délais raisonnables, de quitter le travail qu’il réalise à un moment donné pour un autre travail, estimant que celui-ci le rémunérera mieux ou qu’il convient mieux à ses aspirations. Le marché nous apparaît alors comme une base évidente pour définir la distribution des revenus. Dans cette perspective, le niveau de revenu serait le résultat du libre jeu de la demande (celle du travailleur) et de l’offre de revenu (celle de l’employeur). Pour autant, on s’aperçoit vite que s’en remettre au seul marché pour la distribution des revenus est inacceptable à plusieurs titres. La première question est celle des inactifs. Les enfants, comme les personnes âgées et les handicapés sont, bien entendu, incapables de subvenir à leurs besoins en travaillant. Dans le passé, la solidarité familiale était la seule réponse à cette question. Aujourd’hui, des régimes de retraite et des allocations d’adultes handicapés vont être créés afin que cette solidarité se réalisent à l’échelle de la société. Sur les enfants, il est admis que ce soient les géniteurs qui restent financièrement responsables avec cependant diverses actions complémentaires de la part de la société (allocations familiales, gratuité de l’éducation, prise en charge des orphelins…).

La seconde question, sur le partage de la valeur ajoutée, c’est-à-dire de la richesse créée entre capital et travail, est plus controversée. Elle se pose aujourd’hui avec une acuité particulière, les profits étant de l’aveu même de la Banque des réglements internationaux, particulièrement exhorbitants comparés à la part qu’occupent les salaires dans la valeur ajoutée. Pourquoi contester le déséquilibre de cette répartition de la richesse au profit du capital ? La valeur travail et l’héritage catholique joue un rôle certain dans le sentiment de révolte et d’injustice soulevé par cet état de fait. Que la spéculation paie plus que l’effort au travail choque assurément la morale. Mais si l’on peut souhaiter une répartition plus juste au profit du travail, c’est avant tout au regard de l’inégalité criante qui existe aujourd’hui entre profits exponentiels et paupérisation des salariés. Cette situation n’est pas le fruit du hasard mais d’une politique économique désireuse de rétablir la balance qui penchait dans les années 70 en faveur des salaires, suite à l’application alors systématique des théories fordistes et keynésiennes (la relance de la demande par l’augmentation des salaires).Les augmentations de salaires étaient à l’époque accusées de réduire le taux de marge (Taux de marge =EBE+int versés en % de la VA profit =EBE qui rémunère les différents apporteurs de capitaux et qui se répartit en intérêts financiers et bénéfice brut, ) -alors même que les gains de productivité étaient en recul du fait de la récession-et donc de dissuader les investisseurs. Les années 1980 voient le retour en force idéologique du libéralisme ; la part des coûts salariaux est limitée en faveur du taux de marge (les bénéfices mis en réserve par l’entreprise et les bénéfices dstribués aux actionnaires ainsi que les intérêts financiers). Pourtant la croissance et les retombées positives en terme de salaire qui devaient découler de ce basculement en faveur des profits se font attendre. Pour finir d’invalider cette théorie, au lieu de la croissance promise, la récession s’installe dans les années 1990.

Ce conflit entre capital et travail est au cœur de l’analyse économique marxiste. Pour Marx, l’inégalité dans la répartition de la valeur ajoutée au détriment des salaires est inhérente au fonctionnement du capitalisme. Dans la mesure où le capital est devenu indispensable à la production moderne, il y aurait une opposition radicale entre ceux qui possèdent le capital et ceux qui ne possèdent que leur force de travail. Ces derniers n’auraient alors pas d’autres possibilités que de louer leur force de travail aux détenteurs de capitaux qui revendent ce travail plus cher, extraient une plus-value, exploitent. Les capitalistes, en position de force face aux salariés, ont tout intérêt à rémunérer le travail le moins possible afin de réinvestir le surplus de bénéfice ou de verser des dividendes. Le travail n’est donc pas rémunéré à sa juste valeur, c’est-à-dire à hauteur de la valeur de ce qu’il produit.

A cette inégalité de la répartition du revenu en faveur du capital s’ajoute un autre phénomène qui émerge avec la vague de libéralisation des années 1980 : l’envol de la rémunération du capital. Cette rémunération du capital était plus ou moins limitée dans la période des trente glorieuses par un capitalisme fortement régulé, par un régime généralisé de contrôle des changes. La mondialisation néolibérale qui naîtra dans les années 80 va largement libérer le capital de ces contraintes et permettre aux capitaux de rechercher les meilleures perspectives de rémunération où que ce soit dans le monde. Ceci n’empêche pas qu’à certains moments, dans certaines conditions particulières, les travailleurs puissent être en position de force. J’ai notamment connu la SiliconValley de la deuxième partie des années 90 où les capitaux affluaient tellement sur cette région, que les salariés obtenaient ce qu’ils voulaient et que les stock-options, c’est-à-dire des titres d’accès au capital, étaient la seule contrepartie possible qui permettait une certaine temporisation salariale.

Cette inégalité entre la part qui revient aux salaires et celle qui est alloué au capital n’est pas irrémédiable et peut être corrigée sans engendrer les déséquilibres économiques contre lesquels les économistes libéraux nous mettent en garde. Tout comme nous pesons sur le marché par des règlementations sur la nature de la production, il est tout à fait possible d’intervenir sur ce même marché pour réduire (ou augmenter) la part qui revient aux capitalistes. La proposition de redistribution interentreprises que j’ai déjà formulée dans le passé (www.redistribution.fr) est justement un outil qui permet de raréfier l’offre de travail et de multiplier les offres d’emplois. La participation des salariés avaient également un temps été présentée comme la solution à cette injustice.

Outre un recours à l’interventionnisme de l’Etat, le passage à une économie d’entreprises autogérées pourrait remédier à ce déséquilibre entre profits et salaires. Prenons l’exemple des coopératives en France. Les principes de la coopérative reposent sur une valorisation du travail et non pas de la propriété du capital comme dans les entreprises traditionnelles.C’est la participation à l’activité qui est rémunérée et non pas la propriété du capital. La propriété du capital est en effet collective, chaque associé doit faire un apport en capital. Le profit n’est pas proscrit, il est réaffecté au développement de l’entreprise et redistribué non pas à des actionnaires mais aux employés associés ou non, proportionnellement à leur participation à l’activité de l’entreprise. La spéculation est impossible puisque les associés ne peuvent pas profiter du développement de l’entreprise pour voir la valeur de leur part augmenter. A la fin de leur participation, c’est en effet la valeur exacte de leur apport originel qui leur est restitué. On voit donc qu’un système fondé sur la rémunération du travail et non pas de la propriété du capital est possible, sans accuser un manque d’investissement. Le choix d’investir dans la création d’une coopérative est déterminé par les besoins des futurs associés et non pas par la perspective de recevoir une part du profit (actionnaires). La coopérative ne craint donc pas le manque d’investissement puisque les investisseurs sont également les associés et non pas des porteurs de capitaux extérieurs qui accepteraient de miser sur l’entreprise uniquement en fonction de la plus-value des actions qu’ils pourraient en tirer.

La distribution des revenus passent donc par des mécanismes marchands, lesquels doivent être corrigés par des dispositifs de redistribution. Cette redistribution prend bien entendu la forme de transferts entre actifs et inactifs mais doit aussi s’intéresser à des transferts entre actifs, permettant de garantir à tous accès et propriété du capital ainsi que des revenus décents. Mais limiter la redistribution à la seule taxation et limitations des profits est une perspective qui ne constitue, par définition, aucun horizon de transformation sociale. La redistribution interentreprises et les coopératives sont en revanche d’hypothétiques solutions pour refonder le système économique sur de nouveaux principes et notamment celui de priorité accordée aux salaires et au bien-être des individus sur le profit et la propriété du capital.

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