L’objectif de ce document est de contribuer à la discussion des Alternatifs sur un projet économique en vue de leur congrès de novembre 2008. Il cherche à présenter les principaux tenants et aboutissants de la crise financière en cours et à dégager des pistes pour la définition d’une politique autogestionnaire. Bien qu’un des traits principaux de cette crise soit la prise en compte dans les cours des matières premières de la raréfaction des ressources naturelles, ce document ne porte pas sur les mesures à prendre pour conjurer la catastrophe écologique en cours.
Après quelques mois de recul, on comprend que l’éclatement de la bulle des prêts immobiliers dits « subprimes » a été l’élément déclencheur d’une crise financière dont les racines sont plus profondes.
Pour mémoire, les crédits « subprimes » ont été accordés à des ménages américains à faibles revenus. Afin de leur faire miroiter l’accession à la propriété, ces crédits proposaient des échéances réduites les premières années, échéances qui ne couvraient pas les taux d’intérêt pratiqués supérieurs aux taux bancaires classiques dans la mesure où ces emprunteurs présentaient un risque de défaillance supérieur à la moyenne. Il s’ensuivait que ces ménages s’endettaient encore plus sur les premières années. Au moment de payer des mensualités permettant de commencer à rembourser le capital, ces emprunteurs se trouvaient fréquemment en défaut de paiement, la maison était saisie ce qui permettait aux organismes de crédit de retrouver leur créance.
Au-delà de toute considération morale, cette mécanique est parfaite tant que le marché immobilier est fortement à la hausse : la valeur du bien saisi est supérieure au capital prêté initialement, ce qui permet de dégager une plus-value permettant à l’organisme prêteur de se rembourser avec intérêts. Lorsque le marché progresse peu ou pire régresse, cette mécanique infernale s’enraye : l’organisme prêteur vend un bien dont la valeur est inférieure au capital augmenté des intérêts, inférieure à la créance et c’est à ce moment qu’éclate une crise bancaire.
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Fonctionnement d’une banque.
Une banque est une entreprise particulière dont la principale fonction est la création monétaire. Lorsqu’une banque accorde un prêt, elle crée de la monnaie à partir de rien. A l’actif (ce que possède une entreprise), elle inscrit la créance sur l’emprunteur. Au passif (comment l’entreprise finance ce qu’elle possède), elle inscrit cette somme d’argent en compte en banque au nom de l’emprunteur. Comme l’emprunteur n’emprunte pas pour le plaisir de contempler son argent mais pour le dépenser, celui-ci va donc le transférer à un autre agent économique qui a toutes les chances d’avoir son compte dans une autre banque. Inversement, la banque risque de recevoir d’autre montants en provenance de tiers. Ces transferts entre banques se font à travers les comptes qu’elles détiennent auprès de la banque centrale. Si une banque est débitrice (elle transfère plus d’argent qu’elle n’en reçoit) et ne dispose pas assez d’argent en banque centrale, elle devra emprunter de l’argent « banque centrale » auprès d’autres établissements bancaires (marché interbancaire) ou directement auprès de la banque centrale (prêteur en dernier ressort). On comprend donc que la contrepartie de l’argent que nous détenons dans un établissement bancaire (au passif) n’est ni de l’or, ni un compte auprès de la banque centrale mais un ensemble de créances et de titres dont les valeurs sont variables. Ce sont les actionnaires de la banque qui supportent ou bénéficient en premier lieu des variations de ces actifs. Si le prix de ces actifs baissait trop, les fonds propres (les actifs moins les dettes) seraient absorbés, ce qui remettrait en cause l’endettement des banques et donc les comptes bancaires des clients. |
Afin de garantir la solidité des établissements de crédits, ces emprunts à risque ont souvent été « titrisés », c’est-à-dire qu’ils ont été regroupés et revendus sur le marché boursier en tant que véhicule de fort rendement (taux d’intérêt pratiqués supérieurs aux taux usuels). Ces titres ont ensuite été achetés par différents établissements financiers, notamment les SICAV monétaires « dynamiques ». Plutôt que de donner un rendement égal à celui du marché monétaire, ces SICAV proposaient des rendements légèrement supérieurs par inclusion dans leurs portefeuilles de ces titres à haut risque. Devant les doutes quant à la valeur de ces SICAV gérées par les établissements bancaires, ces derniers ont préféré racheter les demandes de retrait des déposants plutôt que de déclarer leur SICAV en faillite : les mauvaises créances qui avaient été externalisées par la titrisation reviennent dans l’actif des banques. Cette phase se déroulera durant l’été 2007.
A partir de cet instant, les banques ont tout lieu de s’interroger sur leurs actifs respectifs. La méfiance s’installe entre établissements bancaires et les taux d’intérêt du marché interbancaire montent en flèche. Les banques centrales sont alors obligées d’intervenir pour éviter le défaut de paiement d’un établissement. Ces interventions sont de deux ordres : injection de liquidités dans le système bancaire et baisse des taux de refinancement.
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Le fonctionnement d’une banque centrale
La banque centrale joue un rôle déterminant dans l’animation du réseau bancaire : chaque établissement bancaire doit disposer d’un compte auprès de la banque centrale. C’est par transfert de compte à compte que les banques commerciales compensent les différents mouvements de leurs détenteurs de compte. A tout moment, la banque centrale propose de créer de la monnaie centrale aux établissements bancaires. Le taux directeur exprime le taux autour duquel la banque centrale est disposée à prêter aux établissements bancaires. Lorsque le taux baisse, l’emprunt auprès de la banque centrale devient moins cher, ce qui fait mécaniquement baisser le taux du marché interbancaire et donc, par ricochet, les taux d’intérêt que les banques proposent à leurs clients. La banque centrale joue aussi sur le volume des crédits accordés aux banques (injections de liquidités). A titre d’exemple, la Banque Centrale Européenne propose toutes les semaines et tous les trimestres de créer de l’argent contre le dépôt d’actifs en garantie (opérations d’open market). La banque propose alors un volume de liquidités qu’elle met aux enchères en fonction des taux d’intérêt proposés par les banques. |
Si la Federal Reserve (Fed) comme la Banque Centrale Européenne (BCE) n’hésiteront pas à injecter les liquidités nécessaires pour éviter un blocage du marché interbancaire, si la Fed organisera le rachat in extremis d’une des principales banques d’investissement du pays, Bear Stearns, par JP Morgan Chase, ces deux banques centrales auront néanmoins des politiques différentes en terme de taux d’intérêt. Ces différences doivent se comprendre comme étant la conséquence des mandats respectifs de chacune des banques : le mandat de la Fed est double et porte sur le dynamisme économique et la stabilité de la monnaie alors que le mandat de la BCE est strictement limité à la stabilité monétaire.
La conséquence immédiate de la crise des subprimes est un coup d’arrêt donné au dynamisme de l’économie américaine porté par les déficits jumeaux : le déficit du budget et des ménages et le déficit extérieur.
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L’endettement des ménages et de l’Etat constitue un élément favorisant le profit des entreprises.
Si on résumait l’économie monétaire à deux types d’agent économique, les entreprises et les ménages, on pourrait considérer que les entreprises donnent des salaires, des intérêts et dividendes aux ménages (en tant que travailleurs, créanciers ou propriétaires) qui en contrepartie dépensent leurs revenus pour acheter la production des entreprises. Si l’ensemble des revenus dépensés par les entreprises en salaires, intérêts et dividendes retournait aux entreprises sous forme d’achats, nous aurions alors un équilibre assez improbable. Supposons que les ménages dépensent moins que ce qu’ils reçoivent. Cela signifie que les entreprises vont alors devoir se refinancer. Ceci ne pose pas de problème si le capital productif des entreprises (matériel comme immatériel) a augmenté. Les entreprises ont alors la possibilité d’émettre de nouvelles actions, de nouvelles obligations auprès des ménages ou encore de créer elles-mêmes la monnaie nécessaire par les banques qui sont elles-mêmes des entreprises. Supposons maintenant que les ménages dépensent plus que ce qu’ils reçoivent. Comme pour les entreprises, ils vont devoir financer ce différentiel et le feront par endettement auprès des banques. Cet autofinancement des entreprises en général (les entreprises reçoivent plus qu’elles ne dépensent) est favorable aux profits de celles-ci dans la mesure où il offre des flux de trésorerie libres (free cash flow) aux entreprises permettant des versements de dividendes. Cependant, les ménages comme les entreprises ne forment pas des ensembles homogènes. On peut donc concevoir que certains ménages soient fortement endettés alors que d’autres possèdent de nombreux actifs financiers dont des actions de sociétés. Toutefois, l’endettement de certains ménages par rapport à d’autres ne peut s’étendre à l’infini : il arrive que l’espoir de voir une dette se rembourser devienne hypothétique, ce que la crise des subprimes a mis en évidence. De même, le déficit de l’Etat en tant que représentant collectif des ménages permet de favoriser le profit des entreprises, d’autant que la dette de l’Etat est généralement considérée comme fiable… à condition qu’elle ne dépasse pas certaines limites. |
Cette crise des « subprimes » n’est que le révélateur d’une triste réalité : un moteur essentiel des profits des entreprises américaines reste l’endettement des ménages. Assécher ce moteur en restreignant le crédit et ce sont des perspectives de profits qui s’estompent, la valeur des entreprises qui part en fumée. En effet, ce sont alors des perspectives de dividendes qui s’estompent et donc la valeur des actions.
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Qu’est ce qui donne de la valeur à une entreprise ?
On pourrait penser que la valeur d’une entreprise se résume à sa valeur patrimoniale : ce qu’elle possède moins ce qu’elle doit. Ce n’est pourtant pas cette valeur qui est retenue par les agents économiques lorsqu’ils échangent des actions au quotidien sur un marché boursier ou lorsqu’ils achètent et vendent des entreprises. Une action, titre de propriété d’une entreprise, est aussi un titre financier et s’évalue de la même façon que tout titre financier : sa valeur est censée être égale à la valeur actualisée des flux de trésorerie qu’il procurera à son détenteur. Du point de vue de l’action, les flux de trésorerie que le détenteur peut attendre sont, bien entendu, les dividendes. La valeur actuelle d’un dividende est d’abord donnée par le taux d’intérêt. En effet, la valeur actuelle d’un dividende à deux ans est égale à la somme qu’il convient de placer aujourd’hui pour obtenir son montant dans deux ans. Si j’attends un dividende de 1€ dans deux ans et si le taux d’intérêt du moment est égal à 4%, la valeur de ce dividende est égale à 1/(1,04x1,04), soit environ 0,92 €. Si le taux était de 6%, la valeur de ce dividende sera de 1/(1,06x1,06), soit 0,89 €. On comprend alors que plus le taux d’intérêt est bas, plus la valeur actuelle du dividende à venir est forte. Un dernier paramètre à prendre en compte est la prime de risque. A l’inverse du coupon d’une obligation d’Etat, le dividende n’a aucune certitude. Il convient donc d’appliquer sur le calcul d’actualisation une prime de risque qui s’ajoutera au taux d’intérêt. Si nous appliquons en plus des 4% de taux d’intérêt une prime de risque de 8%, la valeur actuelle d’un dividende à 1€ dans un an n’est plus que de 1/(1,12x1,12), soit 0,8 €. |
Dès lors la politique de la Fed va consister à baisser son taux d’intérêt directeur pour stopper une chute de la bourse. Son taux directeur (Target Federal Funds rate) passera d’un sommet de 5,25% (taux effectif au 29 juin 2006) à 2,25% au 18 mars 2008 avec des baisses brusques de trois quarts de point (0,75%) les 22 janvier 2008 et 18 mars 2008. A chaque baisse significative de taux, la Fed parviendra à enrayer la chute de Wall Street, ceci s’inscrivant dans son mandat de soutenir le dynamisme économique et l’emploi.
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Pourquoi le niveau de la bourse a-t-il une incidence sur la croissance ?
Une vision simpliste de l’entreprise capitaliste voudrait qu’il suffise que l’entreprise engrange des bénéfices pour que le ou les propriétaires de l’entreprise soient satisfaits de leur investissement. Ceci est inexact à deux titres. Le premier est que le bénéfice est une donnée comptable qui ne traduit pas la réalité de l’entreprise, notamment de ses actifs immatériels. Une entreprise peut donc très bien avoir un bilan désastreux une année tout en détenant le « produit du siècle » qui n’a pas été valorisé. Inversement, une autre peut très bien afficher un bilan satisfaisant à tout égard alors que celle-ci est en sous-investissement notoire, ce qui aura des effets négatifs sur les exercices à venir. Le bénéfice doit donc être interprété comme une addition de deux données : les flux de trésorerie libres et la variation des actifs investis. Si la première valeur est indiscutable (c’est l’argent qui est effectivement rentré dans l’entreprise), la seconde est une affaire d’appréciation. La première est l’expression de ce que les actionnaires peuvent se verser en dividendes et c’est celle-ci qui importe dans la mesure où ce sont les espérances de dividendes qui valorisent une entreprise. La véritable question que se pose un actionnaire est : est-ce que mon investissement de 100 vaudra demain une valeur supérieure et cela est directement corrélé au niveau de la bourse. Ce phénomène a été mis en évidence par l’économiste James Tobin et son Coefficient Q qui exprime le ratio entre la valeur marchande du capital (donnée par la bourse) et la valeur de remplacement du capital (donnée par les achats et les salaires). Si ce coefficient est supérieur à 1, cela signifie que les détenteurs d’argent ont intérêt à investir puisque leur investissement est immédiatement valorisé alors que s’il est inférieur à 1, cela signifie que les détenteurs d’argent ont plutôt intérêt à ne pas investir, puisque leur investissement sera déprécié. A partir de diverses séries statistiques, James Tobin a mis en évidence que la croissance était directement corrélée avec la valeur du coefficient Q avec une année de décalage. |
Cependant, cette politique de la Fed va avoir des répercussions sur le niveau du dollar par rapport aux autres monnaies et tout particulièrement l’euro, dont la Banque Centrale suit une politique légèrement différente. En effet, en baissant son taux directeur, la Fed baisse immédiatement l’ensemble de ses taux à court terme et contribue à relancer l’inflation. Désormais, le taux d’intérêt à court terme du dollar est de l’ordre de 2% alors que l’inflation est légèrement supérieure à 4%. Cela signifie que détenir du dollar à court terme provoque une érosion de pouvoir d’achat de 2% par an. De même, détenir un bon du trésor à 10 ans ne rémunère qu’aux environs de 3,5%, ce qui ne préserve pas la valeur de l’argent. En clair, l’économie américaine est rentrée dans une phase de taux d’intérêt réels (taux d’intérêt moins inflation) négatifs.
Cette politique n’a pas été suffisante pour empêcher l’économie américaine d’entrer en récession (baisse du PIB constatée sur deux trimestres consécutifs), récession essentiellement provoquée par la baisse de la valeur des biens immobiliers (elle-même due à la hausse progressive du taux directeur de la Fed de 2004 à 2006) entraînant une baisse de la demande de consommation. C’est ainsi que la Fed demande alors au gouvernement américain de compléter sa politique monétaire par une politique budgétaire significative (déficit). Comme nous l’avons vu, ceci n’est qu’une variante de l’endettement des ménages : si les ménages ne s’endettent pas individuellement, alors endettons-les collectivement grâce au déficit budgétaire. Cette politique ne change pas et nous devons maintenant nous interroger sur sa soutenabilité, notamment à l’égard des agents économiques non résidents. En d’autres termes, les autres économies vont-elles accepter de poursuivre le financement du déficit commercial étasunien ? Rien n’est moins sûr.
La politique de taux d’intérêt réels négatifs de la Fed a considérablement terni l’attrait de la détention de dollars pour des non-résidents. Il s’ensuit que le dollar, qui était une devise de référence pour toutes les économies, va considérablement perdre de sa valeur, passant de 1,35 dollars pour un euro en septembre 2007 aux environs de 1,55 en mars 2008. Certains se consolent en indiquant que cette chute du dollar est une bonne nouvelle pour relancer les exportations américaines et réduire le déficit extérieur. C’est exact, mais cela n’empêche pas que cette baisse de la devise signifie avant toute chose une dépréciation générale du travail américain dans les échanges extérieurs et donc une baisse de pouvoir d’achat des ménages américains en général. Est-ce que la baisse du dollar ira au-delà de 1,60 pour un euro ? Si tel était le cas, cela signifierait immanquablement que nous entrerions alors dans une autre période, une période où le dollar ne sera plus la devise de référence, la devise des échanges internationaux. Ne sommes-nous pas déjà rentrés dans cette phase ?
Un indice intéressant nous permettant de nous faire une petite idée est l’évolution comparée du prix du pétrole en dollars et en euros. En septembre 2007, le cours du baril s’établissait aux environs de 80$. Depuis mars, il est supérieur à 100 $ et oscille violemment autour des 105 $. Exprimée en dollars, cette hausse est de l’ordre de 30%. Exprimée en euros, le baril de pétrole passe de 60 € à 68 €, soit une hausse de seulement 8%. A chaque baisse brutale du dollar, le pétrole hausse brusquement comme si les agents économiques n’avaient plus le dollar comme devise de référence mais raisonnaient dans un panier de devises intégrant, bien entendu, l’euro.
Sommes-nous entrés dans une période dans laquelle les agents étrangers ne sont plus disposés à financer indéfiniment le déficit américain ? En d’autres termes, si la consommation américaine, qui était le moteur de l’économie mondiale, s’estompe, quel vont être les relais ? C’est le débat actuel sur la thèse du découplage des économies. Il est important de rappeler que le BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) représente désormais 25% du PIB mondial. Cette hypothèse signifie qu’une économie comme l’économie chinoise, portée par les exportations, va devoir changer de moteur, notamment en privilégiant la consommation de ses nouvelles classes moyennes, ce que les récentes hausses de salaires semblent confirmer. Quoiqu’il en soit, le découplage est réel même si il est loin d’être total, le FMI ne se privant pas de le rappeler ces derniers jours. Par ailleurs, de nombreux périls (notamment l’inflation chinoise) se mettront en travers de cette évolution. Dans l’immédiat, cela se traduit par une baisse sensible de la croissance de la Chine (10% de prévu en 2008 au lieu de 11,4% en 2007) et des pays émergents, induisant une croissance mondiale moindre prévue pour 2008 (3,7% au lieu de plus de 4,5% antérieurement).
Mais l’élément le plus important de cette crise financière est la hausse généralisée du prix des matières premières. Nous avions évoqué la hausse du pétrole. Pris dans une perspective un peu plus longue, on s’aperçoit que la hausse du prix du baril est brutale à partir de 2004, le prix du baril fluctuant précédemment autour de 30 $. Nous avons donc une hausse de l’ordre de 200% en l’espace de 4 ans, ce qui est gigantesque. Même exprimée en euros, cette hausse est phénoménale : de 30/1,25 à 90/1,48, soit une hausse d’environ 150%.

Les raisons de cette hausse sont connues et s’expliquent par un double mouvement : la stagnation des réserves prouvées de pétrole et la demande grandissante des économies émergentes, notamment la Chine. Ceci nous prouve une fois de plus que même en faisant abstraction du péril écologique qui nous guète (réchauffement climatique dû à des émissions excessives de gaz à effet de serre), le modèle de développement mondial basé sur les hydrocarbures n’est pas tenable.
Un deuxième phénomène vient désormais se grever sur cette hausse du pétrole : la hausse généralisée des produits agricoles. Comme toujours, une telle hausse s’explique par une conjonction de facteurs parmi lesquels on peut citer : une consommation en hausse de la part des économies émergentes, l’utilisation croissante des terres destinées à des agro-carburants, de moindres rendements agricoles qui pourraient être annonciateurs des dérèglements climatiques et écologiques à venir, l’incidence de la hausse du pétrole sur les prix des transports. A titre d’exemple, le cours du blé (Soft Red Winter FOB) est passé de 133 € la tonne (sept. 2006) à 245 € en septembre 2007. Il est aujourd’hui au plus haut depuis vingt huit ans. De même, le maïs, le riz, le soja, le colza ont vu leurs cours doubler, voire tripler en l’espace de deux ans.
Tout ceci provoque la relance d’un phénomène que nous avions connu précédemment : l’inflation. Cette inflation ne touche pas les populations de la même façon. Celles dont une part importante du budget est composée d’aliments sont frappées de plein fouet. C’est ce qui explique que des manifestations contre la vie chère, que l’on qualifie déjà d’émeutes de la faim, ont fait leur apparition dans des pays aussi divers que le Mexique, Haïti, Egypte, Burkina Faso, Maroc, Cameroun, Mauritanie, Côte d’ivoire. En Thaïlande, les rizières en viennent à être protégées par des gardes armées. Afin d’assurer une alimentation minimale à leur population, le Vietnam et le Cambodge ont interdit ou réduit leurs exportations.
Cette irruption de la question alimentaire dans l’actualité valide malheureusement les craintes que le mouvement altermondialiste pointait depuis quelques années. Une agriculture exclusivement orientée vers la satisfaction des besoins du marché mondial peut être dangereuse du point de vue de la sécurité alimentaire dans la mesure où la répartition des pouvoirs d’achat est très inégale. Par ailleurs, nous nous apercevons que notre mode de vie occidental, notamment notre alimentation (fortement carnée) n’est pas généralisable à la planète entière : il suffit qu’un quart supplémentaire de la population mondiale entre dans ce mode de vie pour que la faim fasse son apparition. Cette crise alimentaire remet au devant de la scène la nécessité de pratiquer partout dans le monde et dès que possible l’autosuffisance alimentaire, seule capable de réduire les transits de marchandises et les émissions de gaz à effet de serre qu’ils induisent.
Chez nous, le phénomène se ressent d’une façon moins violente certes, mais bien significative pour les ménages à bas revenus. On constate une flambée des prix de l’alimentaire en général. Le taux d’inflation de la zone euro s’établit brutalement à 3,5% alors qu’il était de 2% antérieurement. Il est bon de rappeler que ce taux d’inflation est établi pour un ménage moyen. Pour un ménage modeste consacrant proportionnellement une part plus importante de son budget à l’alimentation, l’inflation ressentie sera plus encore importante.
Alors que l’objectif de la Banque Centrale Européenne était de contenir l’inflation sous le seuil de 2%, on constate qu’elle a largement laissé filer celle-ci. Vouloir contenir l’inflation aurait signifié poursuivre la hausse du taux directeur entamée depuis décembre 2005 (il était à l’époque de 2%). Or à partir du 13 juin 2007, la BCE laissera son taux inchangé à 4%. Si la BCE avait voulu maintenir l’inflation dans la zone des 2%, elle aurait probablement dû le positionner aux alentours de 5-6%. Elle ne l’a pas fait compte tenu de la baisse des bourses européennes dans le sillage de Wall Street depuis août 2007. Elle n’a pas non plus baissé son taux directeur à l’instar de la Fed, ce comportement s’expliquant par la différence du mandat donné à ces deux établissements. Son action s’est donc limitée à injecter des liquidités afin de fluidifier le marché interbancaire. Alors que des fractions de plus en plus importantes de la classe politique, droite et gauche confondue, ainsi que le FMI exigent une attitude plus souple de la BCE, voire une modification du mandat donné à celle-ci, la BCE navigue à vue dans une position intermédiaire : elle laisse filer doucement l’inflation sans pour autant répondre positivement aux demandes de baisse de taux.
Comment expliquer cette attitude ? Jusqu’à présent l’essentiel de l’inflation a été portée par la raréfaction des ressources naturelles. De ce point de vue, de nombreux économistes jugent qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter et que nous ne rentrons pas dans une boucle infinie d’une inflation qui part des salaires pour s’étendre aux prix pour ensuite retourner sur les salaires. C’est exactement ce qu’indique Jean-Claude Trichet lorsqu’il déclare fin mars devant le parlement européen que « pour préserver la stabilité des prix à moyen terme et le pouvoir d’achat de tous les citoyens de la zone euro », il faut absolument éviter « les schémas selon lesquels les salaires nominaux seraient indexés sur les prix à la consommation ».
Cependant, cette inflation stimule une demande urgente de réévaluation salariale. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la récente manifestation de la CES (Confédération Européenne des Syndicats) qui s’est tenue le 5 avril à Ljubljana en Slovénie demandant l’établissement d’un SMIC européen et une augmentation généralisée des salaires de 150 €. Il est à noter qu’outre-Rhin, le syndicat des conducteurs de trains, GDL, a obtenu une augmentation des salaires de 11%. Les employés des services publics se sont vus obtenir une augmentation immédiate de 5,1% le 31 mars accompagnée d’une garantie de revalorisation de 2,9% pour 2009. De même, les métallugistes de Basse-Saxe, de Rhénanie du Nord-Westphalie et de Brême ont obtenu une augmentation de 5,2%.
Sommes-nous déjà dans ce contexte ? Si les salariés allemands ont obtenu satisfaction, il faut comprendre que cela s’est fait dans le contexte d’un gel des salaires durant de très nombreuses années et d’une économie disposant d’une balance commerciale largement excédentaire. Est-ce que la réduction du chômage outre-Rhin a été un élément favorable à ces réévaluations et si oui, dans quelle mesure ? La situation reste cependant différente en France, en Italie et en Espagne : nous ne constatons pas actuellement d’augmentation significative des revenus dans ces pays. Est-ce que la décroissance du chômage due à l’effet démographique ne va pas changer la donne ? Qu’en est-il de la grève des ouvriers de Dacia en Roumanie ? Comme on le voit, il est encore difficile de répondre à cette question.
S’il est normal que la réaction syndicale à une situation d’inflation soit l’augmentation des salaires, une approche pleinement politique doit plutôt porter sur la question du maintien du pouvoir d’achat. Limiter notre approche à la seule augmentation des salaires, promouvoir l’échelle mobile des salaires est une politique à courte vue qui ne pourra que mener à l’échec. En effet, dans un tel cas, la banque centrale a deux possibilités : pratiquer une politique monétaire expansive de manière à reconstituer les profits des entreprises ou pratiquer une politique monétaire restrictive qui vise au contraire à pénaliser les entreprises qui cèdent sur les revendications salariales.
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Une politique monétaire expansive permet de reconstituer les profits des entreprises.
Une politique monétaire expansive permet de faciliter l’octroi de crédit par les banques commerciales par deux mécanismes : l’injection de liquidités dans le système bancaire et la baisse du taux directeur qui influe indirectement sur les taux d’intérêt pratiqués. Comme les agents économiques souscrivent des crédits pour les dépenser immédiatement, il s’ensuit qu’une offre plus importante de monnaie se présente pour acheter la production, ce qui entretient l’inflation. Dans le cadre d’une économie dominée par les entreprises de capitaux, les salaires sont donnés comme étant fixes. Si, suite à divers mouvements revendicatifs ou à une conjoncture favorable aux salariés, les salaires augmentent, ceci aura pour effet de réduire les profits des entreprises et leurs flux de trésorerie libres (condition des dividendes et de la valorisation des entreprises). Une politique monétaire expansive permet alors d’offrir à la production une offre de monnaie supérieure à ce qu’elle était antérieurement, ce qui permet de reconstituer les profits des entreprises. |
Il est donc paradoxal que voir des forces de gauche (y compris « radicales ») soutenir une politique monétaire expansive : cela revient à soutenir l’effacement des gains salariaux par une dévalorisation monétaire des salaires. Même dans l’hypothèse où les salariés sont en position de force et qu’ils ont alors la possibilité de contrer ultérieurement cet effacement monétaire par de nouvelles augmentations, une telle politique revient à créer une spirale infernale d’inflation qui ne mènera à rien et surtout pas à un changement social dans les rapports de production.
Il est donc fatal que cette politique monétaire, qui a d’ailleurs été pratiquée dans les années 70, ne pourra tenir très longtemps. A un moment ou à un autre, la politique monétaire sera appelée à devenir restrictive. Nous devons d’ailleurs nous interroger sur l’analyse qui est faite à gauche du « Volcker Coup » de 1979.
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Le Volcker Coup
En 1979, Paul Volcker est nommé à la tête de la Federal Reserve. Partisan des principes monétaristes de Milton Friedman (école de Chicago), celui-ci va brutalement changer de politique monétaire afin de juguler l’inflation. Le taux d’intérêt directeur sera immédiatement relevé, ce qui aboutira à une hausse du taux d’intérêt réel à long terme de –2% à 9% en l’espace de trois ans.
L’inflation sera jugulée mais les conséquences sociales de cette politique sur la population américaine seront catastrophiques avec des faillites d’entreprises et une remontée significative du chômage de 5,5% à 9%. |
D’une façon générale, nous estimons que ce changement de politique de la Fed marque le lancement du néolibéralisme par son volet monétariste. C’est exact. Mais est-ce suffisant ? A ne pas avoir de politique alternative, n’a-t-on pas ouvert la voie à cette politique, politique qui a été mise en place sans réelle opposition des populations qui voyaient là l’occasion de mettre un peu d’ordre dans l’économie ?
Ne devrions-nous pas plutôt considérer que cette politique était inévitable ? De plus, une politique visant à juguler l’inflation, n’est-elle pas en faveur du pouvoir d’achat des salaires les plus faibles ? Des situations de faillites d’entreprises, ne sont-elles pas capables de bousculer le système établi en favorisant la reprise de celles-ci par leurs salariés ? La réponse à cette question est évidemment positive à la condition que nous soyons capables de penser les outils de financements d’une économie composée d’entreprises autogérées.
Le mode de financement le plus simple d’une entreprise est bien entendu l’endettement. A cet égard, une politique monétaire restrictive provoque une hausse des taux d’intérêt qui ne facilite pas l’accès au crédit pour les projets économiques. La seule façon de réduire les taux d’intérêt à un niveau acceptable consiste à pratiquer des excédents budgétaires.
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Pourquoi un déficit (excédent) budgétaire augmente (diminue) les taux d’intérêt ?
Si l’Etat pratique le déficit budgétaire, cela signifie qu’il va devoir emprunter pour compenser le non équilibre de celui-ci. Il va donc y avoir une demande supplémentaire d’argent auprès de ceux qui en disposent, ce qui va pousser les taux d’intérêt à la hausse. L’inverse est tout aussi vrai. Si un Etat pratique l’excédent budgétaire, il va lever plus d’impôts qu’il ne va dépenser d’argent. Cela signifie qu’il va donc temporairement retirer de l’argent de la circulation, ce qui réduira le budget des ménages et donc la pression inflationniste. Dans ce cas de figure, la banque centrale pourra alors relâcher son taux directeur ce qui poussera les taux d’intérêt à la baisse. |
Alors que dans le cadre du « Volcker coup », ce sont les ménages à faibles revenus qui ont fait les frais de cette politique par la hausse des taux d’intérêt et les difficultés induites pour exercer une activité économique, ce sera désormais par l’impôt que nous jugulerons l’inflation et maintiendrons des taux d’intérêt faibles avec l’avantage supplémentaire de disposer d’une marge de redistribution éventuelle.
Une entreprise ne pourra jamais exclusivement se financer par l’endettement. Ceci signifie que les travailleurs de celle-ci devront posséder en propre une partie des actifs de l’entreprise. Comment s’en assurer ? La redistribution interentreprises (www.redistribution.fr) est une partie (et une partie seulement) de la réponse. En redistribuant une fraction de la richesse créée par les entreprises en fonction du nombre de travailleurs embauchés par chacune d’elle, cette mesure garantit à chaque individu une partie du salaire minimum. La base de prélèvement (schématiquement, la différence entre les encaissements de facture et les achats) fait que tout achat est déduit de l’assiette et est ainsi financé de façon collective. Cette redistribution est donc un élément de financement partiel des actifs (et donc des fonds propres) de l’entreprise et une solution facilitant l’appropriation des entreprises par les travailleurs.
Il n’en reste pas moins vrai que ce mécanisme ne finance qu’une partie de l’investissement initial d’un nouveau poste de travail. Si l’entreprise est déjà suffisamment importante en nombre de travailleurs, un nouveau poste de travail correspond à une augmentation marginale de l’investissement, augmentation que l’entreprise a toutes les chances de pouvoir autofinancer. A l’inverse, dans de petites entreprises ou des entreprises de tailles plus importantes souhaitant fortement développer l’emploi, cela est plus difficile à soutenir humainement. C’est la raison pour laquelle nous devrons accepter le maintien d’une forme de capital-risque qui aura le rôle d’une police d’assurance : plutôt que d’investir en devenant propriétaire de l’entreprise, ces sociétés financières garantiront des revenus aux travailleurs en échange d’une portion future des flux de trésorerie générés par cet investissement.
Un tel débat ne serait pas complet si nous ne nous interrogions pas non plus sur la forme de l’entreprise autogérée. Une société reprise par ses travailleurs qui conserve le statut d’une entreprise de capitaux a toute les chances de ne plus être détenue par ceux-ci à l’avenir. De ce point de vue, la coopérative de producteurs offre des garanties évidentes. Pour autant, cette forme d’entreprise est souvent accusée d’entretenir le sous-investissement ? Est-ce exact et si, oui quelles sont les autres formes d’entreprises autogérées que l’on peut imaginer ?
Cette crise financière nous a montré les limites d’une économie de profits basée sur un endettement insoutenable d’une partie de la population. Le découplage en cours de l’économie mondiale n’est possible que grâce à une montée en puissance de nouvelles économies émergentes (Chine, Inde, Russie, Brésil). Cependant cette croissance nouvelle se heurte à la finitude de notre planète dont les ressources naturelles (sols, minerais, mers…) ne sont pas inépuisables. C’est dans ce contexte que l’inflation fait sa réapparition dans nos économies européennes. Si la critique de la libre circulation des capitaux comme élément de déstabilisation des équilibres financiers est évidente, il n’en reste pas moins vrai que la gauche se trouve face à un choix stratégique à réaliser. Accompagner une politique monétaire laxiste par un volet syndical de réévaluation permanente des salaires ou au contraire préserver le pouvoir d’achat des classes populaires par des politiques monétaire et budgétaire rigoureuses qui entraveront les profits des entreprises et poseront la question de la substitution des entreprises de capitaux par des entreprises autogérées ?