Les Alternatifs
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Débat alternatif

Sur la diversité des fronts de lutte.

Par Philippe Zarifian

Il me semble que nous pouvons et devons pousser encore plus loin la pensée qui nous permet, tout à la fois, de rester fidèles aux grands combats initiés dans le passé - en particulier aux grands combats qui se sont noués, à leur origine, autour des mots fortement porteurs de valeurs de "communisme", de "féminisme", de "libération des peuples", d’"anti-racisme", etc., - et de franchir une étape pour dépasser les cloisonnements dont nous avons hérités.


La nécessité de "pousser plus loin" vient, me semble-t-il, d’un double fond d’insatisfaction et du constat de l’enlisement dans un échec à répétition qui devient, au sens le plus immédiat du terme, insupportable. Mais elle vient aussi, en positif, de l’ampleur de l’aspiration à l’émancipation humaine et à l’émergence d’un monde métis et réconcilié avec sa propre assise dans le mouvement de la Nature, dont on sent - davantage que l’on ne comprend - la force sous-jacente.

Double constat d’insatisfaction.
Le point positif de départ vient de l’incontestable progrès qu’a pu représenter le fait d’inscrire le combat politique dans une pluralité de fronts, qui, certes, se rejoignent, mais ne peuvent fusionner sous un unique drapeau.
Par exemple, on ne peut définitivement plus inscrire la question plurimillénaire et pluri-civilisationnelle de la domination, et donc de l’émancipation des femmes, sous le seul sceau de la lutte des classes anticapitaliste.
On ne peut plus réduire l’immense et lointaine question des rapports entre l’humain et la Nature, question dite écologique, à la seule lutte contre le capitalisme.
On ne peut plus réduire la destruction, mais aussi la pleine reconnaissance de la diversité des civilisations et de leur enrichissement mutuel, au seul impérialisme, voire au seul colonialisme, car cela renvoie à des luttes entre empires beaucoup plus lointaines (que l’on pense, par exemple, à l’empire Perse, Macédonien, arabe, mongol, etc, qui ont duré pendant plusieurs siècles et dont il faut être d’une étonnante cécité pour ne pas tenir compte de leurs traces, encore vivantes, de leurs apports, mais aussi de leurs destructions). Par exemple, une partie de notre actualité est issue de la constitution de l’empire - du califat - arabo-musulman qui a commencé juste après la mort de Muhammad et des résistances à la constitution de cet empire. Impossible de comprendre l’Iran actuel sans en tenir compte.
La pluralité des fronts, mais aussi leur ancrage dans la longue durée historique, nous a ouvert de nouveaux horizons. Je pense que nous ne pouvons plus, nous ne devons plus revenir en arrière sur cet acquis.
Nous sommes arrivés à un point très singulier de l’histoire mondiale où tous ces fronts se rejoignent, arrivent en quelque sorte à maturité, se co-conditionnent, sans pouvoir fusionner. C’est ce qui rend ce moment absolument passionnant. Nous avons l’énorme chance de le vivre. Mais c’est en même temps un moment difficile.
Et pourtant j’ai vécu et je vis encore la découverte de cette pluralité sous la forme d’une insatisfaction. Est-ce le sentiment, voire la sensation, que nous ne sommes pas allé assez loin dans la prise en compte de ce que l’expression d’"émancipation humaine" - et non pas simplement "sociale" – recouvrait ? Que signifie « émancipation humaine » ?

Qu’est-ce qui agit derrière la pluralité des fronts de lutte ?
La seconde insatisfaction vient de la différence faite entre luttes sociales et action politique. Cette différence est compréhensible et légitime. Elle est issue de l’expérience négative qui a pu être faite de la manipulation des luttes sociales par les partis politiques. Et pourtant, il me semble que cela a affadi et appauvri la compréhension des luttes dites "sociales". Et perverti la signification de l’action proprement politique. Plus encore aujourd’hui qu’hier, sans doute parce que les luttes dites "sociales" ne concernent plus seulement les luttes sur les questions d’emploi, de salaire, etc., que l’on range habituellement sous la bannière syndicale, mais embrassent des questions qui touchent à des aspects essentiels de la vie dans nos sociétés, comme l’avenir de la famille par exemple, on sent bien que cette séparation est factice, est mal posée. Il est plus juste, me semble-t-il, de parler de luttes sociétales, y compris en reconsidérant, sous cet angle, les luttes plus traditionnelles. La fermeture d’une usine, par exemple, c’est plus qu’une perte d’emploi. C’est la mise en cause d’un espace de vie et de travail auxquels tiennent les salariés en lutte et les personnes qui vivent autour de cette usine, car il est le leur, le produit de leur propre histoire. C’est un morceau de société qui est en jeu.
Et parce qu’elles sont sociétales, elles interrogent profondément le politique. On sent bien là encore que nous vivons un tournant (illustré actuellement par les conflits dans les domaines de l’enseignement, de la recherche, de la santé, etc.). Leurs modalités et leur durée changent. J’ai le sentiment qu’elles deviennent nécessairement des luttes de long terme, permanentes, mais dont il faut, bien entendu, penser les étapes, les avancées et les reculs.
Elles s’inscrivent dans le vécu quotidien, permanent des rapports sociaux. La lutte sur la question de la santé, par exemple, ne pourra pas, ne peut pas s’inscrire uniquement dans le temps court d’un "mouvement". Ce type de lutte doit être repensé dans ses modalités même. Il pourra toujours y avoir des "mouvements", des "manifestations", mais ils ne représenteront que des moments particuliers dans des luttes de longue durée, tenaces, fortement ancrées dans le vécu au sein des lieux où elles prennent existence. Comment mener, penser, organiser ces luttes sociétales ?

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